Chronique



Chronique du livre de Catherine par Serge Sciboz dans la revue BCR (Blues Country et Rock n roll), sept. 2013

TOO MUCH CLASS... DOGS, L'HISTOIRE
Catherine Laboubée

Editions La Belle Saison




« Bonsoir, on s’appelle les Dogs et on vient de Rouen en Normandie ! » Catherine Laboubée, écrivain, historienne de renom, titulaire d’un Master d’histoire médiévale et surtout sœur du regretté Dominique Laboubée, a rendu l’hommage tant attendu aux Dogs, le célèbre groupe de Rouen, le groupe magique de garage-rock, totalement anachronique et qui n’avait pas d’équivalents en France. Emmenés par le charismatique Dominique Laboubée, dont la brutale disparition fit l’effet d’un coup de tonnerre dans le ciel ténébreux du french-rock, les Dogs étaient entre autres influencés par les Flamin’ Groovies, le Velvet Underground, les Kinks, Gene Vincent, les Cramps, les Stooges, les Isley Brothers, Buddy Holly ou encore The Chocolate Watch Band… Ce livre luxueux de plus de 300 pages et 200 photos, regorge de nombreux articles de presse et de documents incroyables, comme le courrier des lecteurs de Rock & Folk envoyé au journal en mai 1974 par un certain… Philippe Manœuvre. Catherine Laboubée retrace avec opiniâtreté le parcours du plus anglo-saxon des groupes de rock français et bien entendu de son leader et fondateur, Dominique Laboubée. On se souvient aisément d’albums incontournables et cultes des Dogs comme ‘Too Much Class For The Neighbourhood’ de 1982, qui est encore aujourd’hui considéré par un grand nombre de spécialistes comme le meilleur album de rock français de tous les temps, avec les fameux clichés de Bruno Le Trividic qui donnent le ton de cet opus. On y voit les Dogs d’une élégance naturelle hors du commun, à la fois menaçants et en perpétuel danger, avec Elvis en arrière fond et la Rickenbacker de Dominique délicatement posée sur un fauteuil. Le groupe qui atteindra cette année-là son apogée, est alors composé de son leader historique, Dominique Laboubée au sommet de son art et en compositeur exceptionnel, d’Antoine Masy-Perier qui deviendra plus tard Tony Truant à la guitare rythmique, de Michel ’Mimi’ Gross à la batterie et de Hugues Urvoy de Portzamparc à la basse. Ce disque colossal contient des pépites originales des Dogs comme ’The Most Forgotten French Boy’, ’Gone Gone Gone’, ’Too Much Class…’, ’Hesitation’ et quelques reprises bien envoyées comme ‘Shakin’ With Linda’ des Isley Brothers, ou encore une version explosive du ‘The Train Kept -A- Rollin’ de Tiny Bradshaw, mais popularisé par Johnny Burnette. Sans oublier le second album EPIC/CBS de 1983 produit par Vic Maile (Eric Clapton, The Inmates, Dr Feelgood, etc…) qui s’intitulait ’Legendary Lovers’ et s’avérait également être un excellent album qui faisait figure d’OVNI au milieu de cette scène française (Téléphone, Trust, etc…) qui chantait en français et qui passait en radio entre le dernier tube édulcoré de Jean-Jacques Goldman et la dernière biguine festive de la Compagnie Créole. Une avalanche de purs joyaux de garage-rock signés de la plume alerte de Dominique étaient également au programme de ‘Legendary Lovers’ : ’Little Johnny Jet’, ’Never Come Back’, ’Secrets’, ’M.A.U.R.E.E.N.’, ’If You Don’t Want Me No More’, etc… Sur scène, les Dogs jouissaient d’une incroyable osmose et d’un standing hors du commun, tant par l’attitude que par la musique interprétée, clichés qui n’étaient pas de rigueur chez les autres groupes de rock hexagonaux. Poussés par le charisme de Dominique, les Dogs se détachaient, ils sortaient indubitablement du lot. Pour la France, ce groupe était un véritable miracle. Le côté stoïque de Dominique, qui cependant malmenait sa Rickenbacker millésimée avec rage et subtilité, comme si sa vie en dépendait, comme toujours sur le fil du rasoir, au bord de la rupture, comme dans un sempiternel état d’urgence, ajouté au côté petit lutin furieux d’Antoine Masy-Perier, comme s’il était pris d’une perpétuelle crise de delirium tremens ou bien qu’il aurait contracté la danse de Saint Guy, sans oublier une rythmique solide assurée par Hugues et Mimi, donnaient aux Dogs un cachet extraordinairement époustouflant. L’esthétisme à son paroxysme en somme ! Hélas, malgré un talent inouï et d’innombrables tournées à travers l’Europe, la Scandinavie et le Japon, de nombreux autres disques de très haute lignée comme ‘Shout !’ ou le dernier en date, le double live ‘Short, Fast & Tight’, les ventes restèrent très moyennes. Les teenagers français préférant se ruer sur les albums de Téléphone, qui eux en bons opportunistes chantaient dans la langue de Molière en privilégiant un rock édulcoré et acnéique pour élèves de 3ème redoublants. Bref, peut-être avaient-ils trop de classe pour un pays dont le rock and roll n‘est pas une culture viscérale. Peut-être étaient-ils trop purs et trop authentiques… Peut-être avaient-ils trop de classe. Too Much Class… La France n’était peut-être pas encore prête pour vénérer un tel groupe qui n’avait absolument rien à envier à ses pairs. Outre le fait de se replonger dans une certaine nostalgie où le rock était un art de vivre, ce magnifique ouvrage et l’inlassable travail de recherche de Catherine Laboubée permettent également de ne pas oublier ce funeste soir d’octobre 2002, où Dominique Laboubée quitta ce monde prématurément lors d’une tournée aux Etats-Unis à l’âge de 45 ans et entra à tout jamais dans la légende du rock and roll par la grande porte, en empruntant la voute céleste, la même déjà empruntée par Eddie Cochran et Gene Vincent et la même qu’emprunteront Lee Brilleaux, Joey Ramone ou Lux Interior. Cette disparition tragique sonna comme l’épilogue d’une épopée inachevée. Depuis, le temps semble s’être arrêté à Mont-Saint-Aignan, banlieue cossue de Rouen. Comme si une force supérieure venue des cieux voulait réécrire l’histoire. Car il faut bien se faire à l’idée que plus jamais on entendra la voix de Dominique pleine de pudeur, de charme et de fragilité annoncer au début d’un concert : « Bonsoir, on s’appelle les Dogs, on vient de Rouen en Normandie »… Non plus jamais ! Merci à Catherine Laboubée d’avoir ravivé la flamme qui sommeillait en nous. Too Much Class !
www.labellesaison.fr

Serge Sciboz